Mai 2019 // Narration du spectacle 'Gaspard ou la nuit de l'ombre'



Spectacle que vous ne pouvez pas voir.     Alors lisez le…

       

Il est temps que l’histoire se raconte quelque part, alors ça sera ici…
Parce qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle histoire, Il s’agit de celle qui retient le souffle de chaque être vivant.
Puisqu’au début, un clown apparaît. Et repart.
Armé d’un accordéon, ne sachant pas jouer. Voilà la cause de sa première disparition.
Dans une autre vie, celle qui suit celle d’avant, le voilà de retour.
Retiens toi, l’illuminé pensant que c’est un spectacle qui parle de réincarnation. Rappelle toi qu’il est très simple de mourir et naître sur scène autant de fois que le public souhaite le voir, et faut noter que de ce geste, le public n’en est jamais rassasié.

L’accordéon est remplacé par la nécessité, bien que toujours subjective, de ces gens qu’on peut appeler négligemment “gens à la rue”. Un instrument n’a que peu d’utilité pour l’homme du trottoir. Seul celui qui pense encore qu’il a des raisons d’exister, peut penser que : “si tu es à la rue, sois au moins un artiste, ça fera moins tâche.”

Mais ce clown ex-musicien sans aucune pratique, lui, a tout abandonné.

Il garde seulement la nécessité (avons-nous encore besoin de dire que cela ne peut naître que de notre imagination?) pour survivre dans le semblant d’un confort.
La liste de sa panoplie, au final n’est pas si courte que ce à quoi on pourrait imaginer. Elle est même suffisamment longue pour que je ne la liste pas, là, maintenant. en plus ça péterait mon rythme. Vous verrez au fil de cette histoire des objets apparaître. Sachez qu’ils font partie de cette liste.
Notre clown, tellement chargé, dut un beau jour de sa seconde vie, quelque part dans un temps qui ne vous sera pas décrit, délester son “nécessaire” sur un chariot au profit de son dos.
Lorsque je dis chariot, voyez plutôt, le stéréotype “caddie”, car aujourd’hui, dans l’esprit du bon penseur, poser l’imaginaire du clochard poussant un caddie d’un divin supermarché, le fera prendre une distance avec cette histoire qu’il nommerait grossière ou “vraiment trop clichée”, tant mieux c’est ce que je veux qu’il pense. Je me flatterai plus tard d’être aussi bon penseur que celui-là.
Notre clown arrive donc en poussant, tirant peut-être, son truc à roulette.

Il ne déplace pas son fardeau entre les rayons de nos temples modernes, mais, pour continuer à pousser le bouchon, dans un de ces endroits où l’on emmène jamais les enfants, sauf pour les enterrer peut-être. Une friche lointaine, celle qui se trouve à la fois loin de l’activité urbaine, et encore plus loin de la simple idée de campagne.
Et de toute façon, notre ami présent ici, n’en a que faire de où il se trouve, il a même perdu de vue le ciel au dessus de sa tête.

A l’intérieur de cette dernière, il n’y a qu’une seule chose qui l’agite : dormir.
Sentez-vous bien ce genre de désir ? Celui qui se situe au lendemain ou surlendemain d’une ou plusieurs cuites sans trêve.

Au moment où tout pu.
Des idées aux oreilles.

Et c’est uniquement par flemme (qu’on se raconte) qu’on n’en profite pas pour se flinguer une bonne fois pour toute.
Le sommeil fera l’affaire.
Voici ce qui s’entend “ je sens bien que j’ai peut-être encore quelque chose à faire” caché derrière : “la vie c’est de la merde”, “personne ne m’aime”…

-Larmoyant relou-

Je vous demanderai donc de reconnaître maintenant que derrière chaque pensée malheureuse, se trouve l’idée d’être quelqu’un qui importe.
Car ce n’est qu’une fois cette idée reconnue, qu’on peut se poser la question si cela a un quelconque intérêt.
Et même toutes ces questions existentielles ne sont qu’un bruit sourd. Comme dit plus haut, c’est “dormir” qui s’agite.
C’est ici, dans cette espace vide (comprenez le lien avec Peter Brook par vous même) qu’il va vider son barda pour faire son chez lui de fortune.

Une fois son loft agencé, il y rajoute les murs. Et comme il n’en a pas, il le fait avec une corde qui encadre cette “maison”. Est-il nécessaire de dire que ce n’est pas cosy ? Que ça n’a rien de la chaume fantasmée. Voyez plutôt, ces demeures dans lesquelles on habite, pas parce qu’on l’a voulu. Mais parce qu’il faut un toit. Pile poil l’excuse pour que la joie ne soit pas pour soi. Je pense d’ailleurs que nous avons un grand nombre de promoteurs à remercier pour leur dévotion au bien être de l’humain, et à demander à une quantité folle d’architectes  de ne pas montrer leurs fesses comme ça. Et à tant d’ouvriers de ne pas se prendre la tête avec un toit. Et, notre clown lui, en plus d’avoir une vie de merde comme quiconque n’ayant pas reconnu qu’il n’a pas besoin de reconnaissance, chez lui, en plus, il n’y a pas de toit à sa baraque. Il n’y a pas de mur, c’est juste une corde mollement posée par terre, et nouée fermement.
Ça y est, il est chez lui. Telle l’annonce du ”repos du laboureur engourdi”, cette liberté de croire que tout va enfin se dérouler comme on le souhaite. Ce plaisir jouissif de s’installer sur son matelas, de remonter exactement sa couverture, produisant le léger son de jouissance d’être arrivé au moment de l’extinction des feux. La plénitude de remettre ses problèmes aux lendemains. Enfin, du vide, à l’intérieur aussi.

Mais non.

Plus fort que le sommeil : la faim.

Quelle atrocité que cette sensation, lorsqu’elle ne se comble pas, Gaspard essaye et essaye, de faire sans mais, ne pouvant plus lutter. Il se voit contraint de passer l’étape du repas pour atterrir, plus tard, dans le repos de la conscience. Parce que là, son corps par sa faim s’agite nommant : manger.
Malgré la faim plus forte que son envie de dormir puissante, il tarde à s’y confronter. Peut-être sait-il qu’il n’a rien à manger. Et le simple geste de chercher, le fracasse.
Mais là, faut quand même aller voir, parce si il n’y a pas de faim tue, il n’y aura pas de sommeil. Et l’angoisse du vide se présente par le paradoxe, toujours.
C’est un fâcheux faux concours de circonstances, qu’un sac est posé sur les genoux de notre personnage.
Dans ce genre de moment, il ne nous reste que l’espoir.
C’est de cette franche croyance douteuse, qu’il se met à trifouiller dans ce sac.
D’abord, il en sort des objets dont même ses souvenirs ne lui répondent rien, des objets d’autres espaces, d’autres mondes, comme ce monde des prises, ou celui des salles de bain, celui où règne en maître “confort”. Peut-être qu’il se souvient très bien de ce que c’est, mais bon, on ne va pas lui en vouloir de mentir là-dessus, et puis, de toute façon il fait ce qu’il veut.
Soudain, quelque chose le fige.
Il a certainement dû toucher de la nourriture pour que cette agitation se stoppe si net.
Il le sait : il mangera ce soir.

Imaginez la légère vague de larmes de joie qui peut émerger d’un instant comme celui là. Un peu comme celle de recevoir l’annonce d’une naissance, ou d’un départ d’un proche vers un lointain sans temps, ou une réussite inespérée d’un examen. Cette petite vague de larme de joie d’une mort, comme écho à quelque chose toujours en vie. Ici : La mort de la faim.

Laissant les souvenirs, ou alors juste l’imaginaire faire surface sur le développement de la dégustation de mets de plus en plus raffinés, ou alors de plus en plus gras ou encore de plus en plus sucrés.
Pour finir par sortir du sac un croûton de pain.
Sec.
Sale.
Sec.

Le réel, lorsqu’il est pris par l’illusion de l’identité ratée, s’avère toujours aussi dur qu’un quignon immangeable.
Et même des dents aussi entraînées à croquer de la merde comme celle du clown ne sont pas assez robustes pour diviser ne serait-ce qu’une miette.
Sentez venir l’autre versant des larmes, celles de la frustration, de la chute vers le “pas possible”, qui, pour ne pas sombrer, doit tout faire ravaler par le renfort d’un égo majestueux, ravalant larmes, cris et tristesse pour résoudre l’équation simple que c’est dormir qui compte.
Vous aurez vu, dans ce court moment, un geste trop violent du jet du pain pour ne pas croire que ce n’est pas grave. Mais vous êtes devant un spectacle, et la distance par la musique, la scénographie ou le nez du clown, vous permettra de passer à autre chose, vous ne serez pas pris par l’envie de lui donner ce qui traîne dans votre sac. De toute façon, le clown n’aurait pas compris pourquoi vous auriez fait cela, lui dont le déni a déjà tout recouvert. Reprenant, avec moins de certitude, certes, ce qui devait l’agiter initialement : dormir.

Le voici donc se réinstallant, retrouvant la tendresse qu’offrent ces instants où l’on peut percevoir que notre vie, ou cette vie qu’on dit nôtre, s’éteindre, dans les replis de ces draps, emmitouflé dans la présence du vivant.
Le repos vient, le repos vient, le repos vient.
et le mental fait un tout petit bruit.
Et ce petit bruit est entendu.
On lui dit “chut”.
Et on entend “chut”.
Et alors qu’on voulait juste dormir.

Voici qu’une fanfare folle se met à couvrir toute possibilité de se laisser aller vers un simple désir, ce simple désir que tout ça s’arrête.
Mais l’esprit se tord. Et souffle au creux du clown :

“Tu trouveras toujours une bonne réponse pour te dire que ce que tu souhaites n’est pas fait pour toi. Ou alors oui, ainsi, écoute bien tes autres souhaits, et celui là, tu l’as oublié celui là. Regarde ta main.”

Lorsque, tournant la tête vers sa main, un peu comme dans un film d’horreur, où ce qu’il y a à voir est certainement ce qu’il ne faut pas voir, il vit une bouteille. Bouteille souvenir de tout. Le démon sacré. Le graal du tiroir. Le précieux de personne. L’ami con comme ses basques. La résurrection sa mère. L’édifice suprême de la grandeur éblouissante de l’échec.
Ça serait trop pour ce soir.
Il ne veut pas. Il ne peut pas résister. Il ne veut pas. Comment résister? Vous allez dire, ne pas vouloir, et vous auriez raison. Peut-être que c’est parce qu’il le veut. Mais, ça, il ne vous le dira jamais. Vous ferez quoi?? Vous dresserez-vous de votre siège pour lui dire qu’il n’est pas sincère? Non, vous goberez les mouches de voir tant de souffrance, tant de lutte dans une danse absurde et triste de voir un être se faire croire que c’est son bras qui le pousse à picoler.
Et à un moment, son bras l’emporte dans un sourd gémissement de détresse s’effaçant par le mouvement lent de la glotte avalant. Comme signe de soumission. D’ici, tel un soleil apparaissant, le goût de l’ivrognerie s’élève dans les airs du clown.
Pour s’en donner à cœur joie. L’important ne devient que verser, même plus la peine de remplir le gosier, juste l’alcool couler à flot.
Se remarquant trempé, enfin bourré, il balance les deux dernières bouteilles qu’il tenait dans ses mains. Le cœur encore pris par la peur de la noyade, comme secoué par une vague inattendue.
Se voit toujours entier.
Reconnait sa saoulerie.
Petit rire.

Et s’installe “confortablement”, le cœur brisé d’apaisement, Lâchant les dernières larmes de l’enfant rassuré, pour enfin disparaître entre les draps trempés dans ce sommeil désiré.
“Ouf!” Nous dirons nous. Il a enfin atteint son objectif, il dort. Même qu’un noir se fait sur scène, Juste le piano ne s’est pas arrêté.
Et la lumière revient, différente cette fois ci, ce n’est pas la nuit qu’il y avait, ce n’est pas le jour non plus, c’est un autre temps, un autre espace. Il n’y a même plus le même décor, et même son costume est différent. Oui, nous sommes dans son rêve.

Il est posé sur un banc, tendant un bouquet à cette femme que lui seul voit. il l’aime et elle l’aime aussi, ils s’enlacent, et vivent et dansent et dansent. Jusqu’à l’apparition de l’enfant aimé né de l’amour, avec lequel il joue et joue et joue. Le rêve rêvé total. Même maintenant, vous ne pouvez pas vous dire que ce rêve soit seulement ça et vous avez raison, car ce songe se transforme en cauchemar : l’enfant disparaît, la panique gagne, et la guerre éclate partout autour de lui, uniquement tenu par retrouver les siens, coûte que coûte, il les retrouvera. Avec la certitude de n’être rien, et surtout pas un soldat, encore moins taillé au combat, il y part. L’incompréhension sur son visage,  Seul le désir de se retrouver auprès des siens le pousse en avant vers une mort certaine.
Et se retrouvant face à l’ennemi, il tente vainement le combat. Cette ennemi représente la toute puissance, et son cœur sait déjà la défaite. Pour qu’il finisse par se faire toucher mortellement, au côté. De cette fameuse lance, transperçant son flanc, lassant couler sang et vinasse, comme notre bon vieux. Et dans les derniers élans de vie lui restant, il retrouve les corps de la femme et de l’enfant inertes avec lesquels il y prend sa place, réunis pour l’éternité, car bien que l’image de la mort de sa propre famille, lui mourant, n’est pas si terrible que cela. Une justice est là, une justice cosmique certes mais une justice quand même…
Ainsi disparaissant, dans les poussières de vent, au-dessus des prés de coquelicots, dans une nature poursuivant la vie infinie.

Sauf qu’il se réveille.

En sursaut, il regarde sa blessure, il y en a pas. Et se tend vers les siens dans un geste, et il n’y en a pas.

Pas une personne pour mourir auprès de lui, pas de sang coulant des oreilles d’un enfant, pas d’enfant. Pas d’ami. Pas de parent. Pas d’inconnu. Loin de la ville, personne à pleurer.
Alors la rage, le dégoût de soi même, envahi le corps et l’esprit de notre clown qui se présente à nous sans nous. Où sommes-nous ? Nous qui avons reçu cette histoire se dérouler. Plongés dans cette solitude d’horreur.
Dans cette rage, il se tourne vers ce qu’il trouve, ses affaires, son quotidien, et les balance par dessus ses murs. Il en fini avec son confort. Il a toujours trop voulu garder, lui qui n’avait rien. Mais c’était toujours trop. Comment a-t-il pu se laisser fabriquer tout ça ? Pourquoi n’a-t-il pas à un moment de sa vie expié ne serait-ce qu’un peu sa bêtise ? D’où sa bêtise a-t-elle pris autant de place ?
Au-delà de son “chez lui” éphémère tout ce qui le maintenait dans cette illusion de confort se fracasse dans le néant.
Hurlant de douleur une bonne fois pour toute, il se déchire de lui-même, loin de l’espoir et du vivant.
Mais, c’est du cœur de la rage que la vie l’emporta. Que son cœur, à lui, cessa. Raide.
La bougie fût soufflée.

Où sommes nous, nous les témoins du mouvement de la vie ?
Je vous le dis : au théâtre !

Et notre clown clodo mort, et mort debout. Et bien que vos larmes subissent l’horreur de la catharsis d’une fin dans la plus profonde solitude de l’être, c’est bien debout que le clown clodo disparaît.
Car le clown, le simple clown, lui, n’est pas mort. Et dans ce réveil du monde, l’aube revenant, le tourbillon des villes et des cieux prend fin. Et le regard du clown se pose sur nous, les témoins de l’horreur de passer à côté de l’essentiel. Quel est l’essentiel ? dites-vous.

Mais à l’instant que ce regard dépourvu de vie, de ce clown maintenant mort mais conscient. Là vous trouverez la vérité.

Il prendra le temps de voir ce qui lui reste ici, sur ce plateau face à vous. Et il trouvera l’absurdité la plus totale, celle d’une corde, installée pour faire mur. Mur symbolique absurde de séparer une histoire d’une autre. Et s’empresse aussitôt d’ouvrir cette corde pour laisser passer l’air entre vous, public, et lui.
Et voulant l’enlever entièrement, il s’arrête regardant cette corde dans sa main. Et voit les larmes du public. Et dans cet espace inconscient, il rend son piège à l’existence, et invite l’existence à en faire de même avec l’existence. 

Et alors que la danse de l’existence se poursuit de main à main, de regard en regard, de cœur à cœur, acceptant la déchirure à vivre pour libérer le vivant, lui, aussi libre que l’univers, s’installe sur ce matelas, remonte délicatement son drap. Et dans un sursaut de lucidité, lève les yeux au ciel et s’y voit.

Dans la danse de l’existence, seul ce qui est éternel est témoin de l’éphémère du monde lorsqu’un linceul de pacotille retombe sur un visage en paix.

Et la paix se présente.
Mais, qu’est-ce qui se présente, là, maintenant,

à vous, qui      n’avez pas vu ce spectacle?

 

Jonathan Dupui

Alors qu’il n’avait été joué qu’une seule fois en 2014,
Jonathan décide de coucher par écrit
la narration du spectacle vers l’hiver 2017.
Afin qu’une trace du spectacle existe.